Au bonheur des ogres (Daniel Pennac) : personnages hauts en couleurs, à la limite du réel et des mots.

Au bonheur des ogres, roman de Daniel Pennac paru en 1985, premier roman de la Saga Malaussène.

Résumé

au-bonheur-des-ogres-couv-1Benjamin Malaussène est le frère ainé d’une tripotée de frères et sœurs tous hauts en couleur. L’amoureuse Louna, ne sait pas qui garder : son bébé, ou son Laurent ? Thérèse lit dans les astres la morts des inconnus et dactylographie les récits et histoires de son grand frère. Clara photographie la vie, chacun de ses recoins, négligeant son bac littéraire au grand dam de Ben. Jérémy fait des bêtises, dit des gros mots et s’intéresse d’un peu trop près aux explosifs, ce qui inquiète un poil le chef de famille, alias Benjamin. Et le Petit à des lunettes, et dessine des ogres noël. Ah oui, j’ai failli oublié Julius, le gros chien bavant et puant de Benjamin, le plus fidèle des animaux. La mère, elle s’est tirée avec un amoureux, et les pères, ils sont éparpillés.

Pour faire vivre tout ce petit troupeau à sa charge, Benjamin est actuellement bouc émissaire dans un grand magasin, et ça paye bien. Officiellement contrôleur technique, il est celui qu’on présente (et qu’on accuse) face au client en cas de réclamation : « atomiseur déodorant [qui à] joué les grenades », « frigo [qui] s’est transformé en incinérateur », « lit dont les deux pieds de tête se sont brisés au premier usage », … Et c’est là que la magie à lieu : Malaussène, en bon professionnel, pleure tant et tant, et fait preuve de tant d’empathie que très souvent, les plaintes sont retirées, les excuses fusent et le client en colère devient un client repentant, désolé d’attirer des soucis à ce pauvre technicien à plaindre.

Tout se passe donc très bien dans le petit monde de la famille Malaussène, jusqu’au jour où, dans ce même grand magasin, une bombe explose, tuant sur le coup un pauvre vieux. C’est la panique, les gens hurlent, une enquête est ouverte. Le premier suspect est, surprise : Benjamin Malaussène.

1 – Des personnages hauts en couleur

Bouc émissaire professionnel, notre narrateur est aussi un très bon conteur et raconteur d’histoires. Il nous présente son quotidien et son petit monde à travers ses pensées. Les personnages, plus particulièrement, prennent vie d’une assez incroyable façon dans la tête du héro. Il détermine avec sang froid les caractéristiques des gens qu’il rencontre, et les définit en fonction. On croise donc « bouche humide », policier qui trouvera un nom plus tard dans le roman, mais qui est appelé « bouche humide » pendant toute une scène, et encore un peu après. Loin de les diminuer, là encore la magie opère, et les personnages prennent vie d’une façon toute particulière pour nous, deviennent très mémorables, consistants, vivants et magiques car il construit petit à petit tout un background, ajoutant des adjectifs, précisions, et remarques. Presque tous les personnages qu’il rencontre passent au crible de ses pensées fantasmées et parfois délirantes. Ces personnages sont au premier plan, puisque dans ce récit, les lieux, les pièces, les extérieurs n’existent presque que pour « continuer » un portrait, ou à la rigueur pour expliquer l’intrigue, leurs laissant la part belle (aux personnages).

2 – À la limite du réel

Le récit est une corde tendue sur laquelle nous nous déplaçons. D’un côté, il y a la réalité bien concrète, dans laquelle « le bras arraché de la vieille femme » donne une gifle au « flic approprié » et où une mère abandonne ses enfants au bons soins de son fil ainé. Et de l’autre, on trouve un veilleur de nuit surdoué des échecs qui raconte ses histoires avec une voix grave, un couple qui passe un an dans une chambre à s’aimer, à qui on apporte des paniers de nourriture et de livres, un Jérémy qui donne des prénoms comme le Petit à ses petits frères, et bien d’autres moments fantastiques (lisez, vous verrez). En plus, même s’il décrit un Paris pas toujours rose, et des situations pas faciles, Benjamin réussi toujours à ajouter quelques paillettes, à nous faire voir ce qui n’est pas nul dans telle ou telle situation. Le pire, c’est que notre héro ne le fait pas exprès ! Il n’est pas lui même si optimiste ou gnangnan. D’ailleurs, j’ai été étonnée de voir que au Bonheur des ogres était considéré comme un roman policier , tellement je trouve qu’il est beaucoup plus que ça (et j’ai un soucis avec les catégorisations et les genres des livres, j’avoue).

3 – Des mots

Et ce « beaucoup plus », même si ça ne se limite pas à ça, ce sont les mots. Oui, oui les mots. Ceux qui sont mis bout à bout, et qui forment des phrases. Ici ils sont beaux ! La manière dont les a assemblé Daniel Pennac est proprement magnifique, travaillée, décalée, moderne. On adore l’écriture soignée, l’humour partout, les jolies tournures de phrases. C’est l’un des premier romans que j’ai vraiment lu, m’arrêtant sur chaque mot, les savourant.

Pour finir

Goya-saturneEn relisant Au Bonheur des ogres, j’ai eu une pensée étrange : « c’est marrant, j’ai rêvé qu’un film était sorti sur ce livre ». Mais (comble de l’horreur), ce n’était pas un songe : l’œuvre est adaptée au cinéma. Bon, pour être franche, je ne l’ai pas vu, et je ne sais pas s’il est bon ou mauvais (même si je suis presque sure qu’il est mauvais (mais c’est vraiment un jugement qui ne vaux pas grand chose)). J’ai beaucoup trop construit les personnages dans ma tête pour me risquer à détruire tout ça avec un film, ses acteurs, ses images. Quand je l’ai lu pour la première fois, la couverture c’était ça, Saturne dévorant ses enfants, alors, vraiment, il n’y a pas besoin d’un film pour avoir des images.

C’est un livre qui donne envie de voir du monde, des Arabes, des reporters, des mystiques, des médecins, des vieux, des vieilles, des homos, des enfants. Il transmet une vision de la vie qui semble réaliste mais positive, loin des peurs que nous enseigne la société et les informations aujourd’hui (et hier j’en suis sure). C’est un livre qui ne juge pas, qui fait voir, qui donne envie de s’ouvrir et de comprendre.

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Au bonheur des ogres, à lire quand vous avez envie de vous réconcilier avec la réalité, Paris, et les jolis mots assis dans le bus, le RER, ou à une terrasse.

2 thoughts on “Au bonheur des ogres (Daniel Pennac) : personnages hauts en couleurs, à la limite du réel et des mots.

  1. Camille

    J’ai découvert la saga Malaussène au lycée (le 1er que j’ai lu était « La Petite marchande de prose ») et je les ai ensuite tous dévorés (comme une ogresse huhu). Si tu n’as pas lu les autres, je te les recommande aussi. Perso j’ai vu le film, d’avantage par curiosité et sans grandes attentes et dans cet état d’esprit, le résultat est en fin de compte potable, même si le personnage de Clara a été mystérieusement expulsé, probablement pour ne pas faire d’ombre à celui de Julie.

    1. Lola fait des choses

      Eh bien, tu es le premier retour que j’ai sur les films, et il me parait… « ça va « . Le livre est vraiment complexe et particulier sous une apparence simple, ça doit pas être easy à adapter ! 😲
      Sinon, j’ai en effet tout lu vers le lycée aussi, et je reste patiente pour lire la nouvelle sage Malaussène de Daniel Pennac ☺☺ En attendant, je relis doucement ce qui est déjà paru.